Saint-Léger : Les mètres de rancœur
Sauvons les sentiers
Illustration (CC BY-NC-ND) : Valfret .
Texte (CC BY-NC-ND) : Olivier Bailly
Publié le
À Saint-Léger, un chemin est entravé par une clôture barbelée. C’est l’affaire de quelques mètres, mais c’est surtout une affaire de village. Jalousie, rancœur, violence, menaces et mauvaise foi. Best of du pire de la proximité. Les demandes d’anonymat se multiplient pour dire ou médire. Jusqu’à oublier la question centrale : ce passage, il est public ou pas ?
Saint-Léger, c’est en Gaume, c’est en bout du bout du pays.
Le long des routes, le village s’étend comme une tache d’huile à quatre façades. Des voitures aux plaques belges, françaises et luxembourgeoises patientent devant des pelouses coupées court.
Le coin prête à la promenade.
D’ailleurs, voie de Vance, au niveau du numéro 39, il y a un début de route macadamisée qui se prolonge en chemin de terre bucolique, jalonné de prairies. Quelques dizaines de mètres pour rejoindre un bois sur la droite, puis enfin un obstacle barbelé électrifié, et un gros tas de branchages déposé pour celui qui ne comprendrait pas le message : on ne passe pas.
De l’autre côté, se trouve la voie de Chantemelle, la poursuite d’une promenade vers la forêt. Il manque vingt mètres pour lier les deux voies. Et ces 20 mètres sont à la ferme Leroy (les nom et prénom de l’intéressé, ainsi que celui de son père, ont été modifiés compte tenu du caractère privé du différend évoqué ici).
Le cas est complexe, le sentier longe des terrains et les cartographies confondent ce passage et les limites de chaque terrain.
Des habitants et propriétaires de terrains avoisinants râlent. Les premiers demandent de rétablir le passage d’un chemin en pointillé dans l’Atlas des chemins (un brin vieillot, il date de… 1841), tandis que les seconds (en octobre 2025, Médor en a rencontré deux) revendiquent une servitude (soit un droit de passage uniquement pour les proprios), quitte à mettre une barrière à cadenas.
Le cas est complexe, le sentier longe des terrains et les cartographies confondent ce passage et les limites de chaque terrain. Sur chemins.be, qui recense les chemins publics de Wallonie, le sentier est identifié sauf… les quelques mètres disputés.
Pour appuyer leur demande, des témoignages locaux avancent des processions qui empruntaient le chemin pour bénir les champs, des balades VTT, des passages d’anciens habitants, des souvenirs d’enfance. Les deux anciens propriétaires de la ferme, Charles Petit et Christian Neuberg auraient laissé passer les habitants. Mais de là à dire que leur propriété privée devient un passage public sous le coup de la bonté de proprios précédents, la famille Leroy ne l’entend pas ainsi !
Elle n’a pas souhaité répondre à Médor et donner son interprétation de la situation. Mais d’autres le font pour elle. Le père, Pascal (nom d’emprunt), aurait toujours refusé le passage, ou l’aurait octroyé exceptionnellement pour des événements. Ces quelques passages ne transforment pas un champ en itinéraire de randonnée.
« Cette voie permet de conserver une variété de parcours pour les promeneurs. »
Jean Dominicy, habitant de Saint-Léger
Jean Dominicy, enfant du terroir et retraité du coin, connaît bien la région. Il lui arrive de guider des amis parmi les vestiges gallo-romains de la région (il a été profondément déçu en apprenant que la moissonneuse Trévire n’évoque rien pour moi : « Ouf… Mon Dieu… Faudra que je vous donne un cours »).
Il aime l’histoire locale, a emprunté ce chemin lors de son enfance et aimerait pouvoir encore le faire. « Cette voie permet de conserver une variété de parcours pour les promeneurs. Ce serait une bonne chose pour le village, même si je me doute que ce n’est pas un sujet important pour la commune. »
Rodéo & violences
Oui. Ce différend n’est pas la priorité de Vinciane Gigi. Quand Médor la rencontre un vendredi d’octobre en fin d’après-midi, la toute récente bourgmestre (Les Engagés) gère les urgences et multiplie les appels. Entre ceux de ses enfants (retour en bus et chambre à peindre - « y’a une escabelle au garage. Et mets des sacs poubelle par terre j’arrive ! »), celui d’une bourgmestre de commune voisine, elle organise l’envoi d’une ordonnance pour prévenir un possible rodéo de voitures tunées annoncé sur les réseaux sociaux ce week-end d’octobre. Que ceux et celles qui pensent qu’on s’ennuie en campagne viennent à Saint-Léger.
Vinciane Gigi préférerait se pencher sur les taxes liées au cimetière, sur les travaux dans le cadre du Plan d’Investissement Communal (PIC), ou sur les projets à venir, car les finances sont bonnes à Saint-Léger. Mais elle doit s’occuper aussi de ce chemin entravé, un cas « complexe ». Et à vrai dire, elle préférerait que la presse ne se m’en mêle pas. Trop tard.
La bourgmestre Vinciane Gigi n’a pas envie d’énerver le fils Hervé Leroy*, une des parties au conflit. « Une forte personnalité locale ».
C’est qu’elle n’a pas envie d’énerver le fils Hervé Leroy*, une des parties au conflit. « Une forte personnalité locale ». C’est le moins qu’on puisse dire. Ancien premier échevin du village (liste Mayeur, apparenté PS), le fermier a été pendant vingt ans un dauphin patient dans l’ombre du bourgmestre. Travailleur, inventif, l’homme n’économisait pas ses efforts.
En 2018, il est plébiscité par 697 voix, beau deuxième score derrière l’inamovible Alain Rongvaux (le Mayeur en question, 817 voix).
L’homme est apprécié. Fin mars 2020, l’échevin démontre encore son sens de l’initiative en organisant une confection de centaines de masques en quelques jours pour contrer le Covid. Ils sont alors redistribués aux personnes malades via les pharmacies. Hervé* a alors 42 ans dont vingt en politique. Le prochain chef du village, ce sera lui.
Mais un mois plus tard, le mercredi 22 avril 2020 à 13h00, l’échevin appelle la directrice générale de la commune et présente sa démission de toutes les fonctions de mandataire politique qu’il occupe.
La veille, trois combis de police se sont arrêtés devant chez lui. Et l’ont embarqué. Violences intrafamiliales. On ne parle plus d’un coup de sang. Les médias couvrent l’affaire, compte tenu de la dimension publique du personnage.
Les violences sur sa compagne sont documentées. Crachats, lancers d’objets (tasse, scie circulaire…), coup de boule, coups de pied, en 2019, qui causent un œil au beurre noir, crin, fracture à l’orbite. Et une ultime scène de violence, ce jour d’avril 2020, parce que, selon la partie civile, elle a cuisiné des pois-carottes en boîte…
Les rapports des experts, cités par les médias L’Avenir et Sudinfo, ne font pas de cadeau : « narcissique, violent, peu enclin à la critique… ». Il reconnait les faits. Hervé sera condamné à une peine de travail de 90 heures et 800 € d’amende.
Et voilà pourquoi la bourgmestre Vinciane Gigi évoque un cas « complexe ».
Pour le plus grand malheur de Vinciane Gigi, la commune a le pouvoir de démêler l’imbroglio.
Sur le terrain, un propriétaire dégage un bloc de béton à la masse et refait le terrain. Une personne (Hervé* ?) replace la clôture et une remorque pour bloquer le passage. Suivent des explications d’habitants mêlant jalousie, messes basses, paroles rapportées, histoires de famille, de terrains, d’intérêts cachés, d’intimidation, voire de menaces. Deux anecdotes nous sont racontées par des sources différentes et en fonction des intérêts, les versions s’adaptent. Des détails gonflent, d’autres sont tus.
135 jours pour une réponse
Pour le plus grand malheur de Vinciane Gigi, la commune a le pouvoir de démêler l’imbroglio si elle est saisie par une demande d’une des parties. C’est tout le sens du décret wallon de 2014 (qui permet aux communes de supprimer, modifier ou créer un sentier, via des procédures et mécanismes de participation, voir à ce propos notre reportage à Lustin).
Au bout de 135 jours à consulter le cadastre, les archives urbanistiques, les titres de propriété, à entendre les parties, récolter les témoignages d’habitants et habitantes ayant fréquenté le chemin, la commune pourrait remettre une décision. La situation est décrite comme « très tendue » et des parties évoquent l’option de saisir la justice pour régler les comptes.
Il y a eu deux plaintes déposées mi-octobre 2025 à la commune pour dénoncer le blocage du sentier, et une demande de reconnaissance (ou suppression) du sentier a été introduite en fin d’année 2025.
En 2026, Saint-Léger va procéder à la création de la Commission Consultative communale d’Aménagement du Territoire et de Mobilité (CCATM). Cette CCATM aura-t-elle pour mission une réflexion autour des sentiers sur votre commune ? Entre autres. À la bourgmestre de gérer les susceptibilités de parties prenantes, tout en préservant l’intérêt de la commune. Ce qui provoquera invariablement colère et frustration d’une partie ou d’une autre.
C’est presque à regretter les simples ordonnances de police pour rodéos urbains…
Texte : Olivier Bailly
Illustrations : Valfret
Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Ce texte a été publié le 14 janvier et modifié le 15 janvier à 10h27 pour des questions de détail et pour signaler la demande de reconnaissance (ou suppression) introduite en fin d’année 2025.